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L’ONU peut-elle qualifier l’esclavage de crime contre l’humanité sans obliger les anciennes puissances coloniales à réparer ?

Par : Janane ali 05 juin 2026
8 minutes de lecture
Indépendance et Autodétermination des Peuples

Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies adopte une résolution qui qualifie pour la première fois la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de “crime le plus grave contre l’humanité”.

Pour les États africains et caribéens, c’est une victoire politique importante : la question des réparations, longtemps tenue à l’écart des débats internationaux, revient brusquement au centre de la scène diplomatique. Mais cette reconnaissance suffit-elle à faire entrer la colonisation dans le champ d’une justice réelle, ou le droit international continue-t-il à nommer l’injustice sans jamais la réparer ?

"L’ONU reconnaît l’esclavage comme crime majeur et relance le débat des réparations."

On aime souvent considérer que la décolonisation est achevée ou presque. Sur le papier, de nombreux pays anciennement colonisés ont bien accédé à l’indépendance. Dans les faits, les hiérarchies produites par la colonisation ont survécu sous d’autres formes. C’est précisément là que le droit international se retrouve face à sa propre contradiction : né dans un ordre mondial façonné par les puissances coloniales, il prétend aujourd’hui réparer des dommages qu’il a longtemps contribué à rendre invisible.

Le 25 mars 2026 marque un moment important dans le débat international sur les réparations. En adoptant une résolution qui qualifie la traite transatlantique des Africains de “plus grave crime contre l’humanité”, l’Assemblée générale des Nations Unies ne se contente pas d’accomplir un devoir de mémoire, elle remet au centre du débat une revendication politique ancienne, portée depuis des années par des États africains et caribéens. La résolution n’est pas contraignante sur le plan juridique, mais elle n’est pas non plus anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de reconnaissance historique, en affirmant que les violences esclavagistes et coloniales n’appartiennent pas seulement au passé mais elles continuent d’organiser de façon durable des rapports de force économiques, sociaux et raciaux. En ce sens, le texte ne vise pas seulement à nommer un crime, mais à établir un cadre de lecture commun : celui d’une responsabilité historique que les anciennes puissances coloniales ne peuvent plus se permettre d’ignorer.

C’est d’ailleurs ce qui donne à cette résolution sa portée politique. Portée par une coalition d’États africains et soutenue par de nombreux pays des Caraïbes et du Sud, elle cherche à imposer une autre manière de raconter l’histoire internationale. Elle affirme que la reconnaissance du passé est une condition préalable à toute réconciliation sérieuse, mais aussi que cette reconnaissance doit déboucher sur des conséquences concrètes. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de raconter le passé, mais d’en tirer des conséquences politiques et juridiques pour l’avenir. C’est là que s’ouvre la vraie difficulté : si le texte donne une légitimité nouvelle à la demande de justice réparatrice, il laisse entière la question de sa traduction en droit, en politiques publiques ou en mécanismes de réparation effectifs.

Les États membres de l’ONU sont invités à engager un dialogue sur la justice réparatrice et à envisager des excuses officielles et sans réserve

Résolution du 26 mars 2025

"Reconnaître sans réparer, c’est refuser la justice."

La résolution du 25 mars 2026 ouvre la voie à une reconnaissance morale et politique majeure, mais elle ne crée pas automatiquement d'obligation juridique de réparation. C'est là que se cache toute la difficulté du droit international. La différence entre reconnaître un crime et imposer une réparation est fondamentale, et c'est précisément dans cet écart que se jouent les limites de ce texte.

Dans le système onusien, une résolution de l'Assemblée générale se distingue nettement d'une convention internationale ou d'une décision de la Cour internationale de Justice. Elle porte une forte légitimité politique et peut même façonner l'opinion publique mondiale, mais elle n'a pas de force obligatoire. Autrement dit, qualifier la traite transatlantique de “crime le plus grave contre l'humanité” constitue un acte symbolique puissant, mais cela n'oblige juridiquement aucun État à verser de réparations. 

Cette distinction n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été illustrée par la Déclaration de Durban de 2001, adoptée lors de la Conférence mondiale contre le racisme. Ce texte décrivait la traite négrière comme un “crime contre l'humanité” nécessitant des mesures de réparation. Pourtant, plus de deux décennies plus tard, cette déclaration n'a donné lieu à aucun résultat tangible. La reconnaissance est restée au niveau des déclarations, sans jamais se traduire en obligations. La nouvelle résolution se distingue de la Déclaration de Durban sur un point crucial : elle se concentre spécifiquement sur l'esclavage transatlantique, le qualifie explicitement de “crime le plus grave”, et appelle directement à des réparations. Mais là encore, le texte reste une résolution de l'Assemblée générale, pas un traité.

La portée réelle du texte se mesure aussi à la manière dont les États anciens colonisateurs l'ont accueilli. Les États-Unis se sont opposés à la résolution, tandis que la France ( et plusieurs de ses voisins européens ) se sont abstenus, ce qui a suscité des critiques de la part de parlementaires d'outre-mer qui y ont vu un “recul” et un signal “profondément incompréhensible” (Le Monde, 28 mars 2026). Ces abstentions massives révèlent des divergences profondes sur la responsabilité historique. Pour les anciennes puissances coloniales, le texte risque de “mettre en compétition des tragédies historiques” et de créer des hiérarchies entre crimes contre l'humanité.

Pour les États africains et caribéens, au contraire, cette hiérarchisation est nécessaire : l'esclavage transatlantique constitue un crime d'une ampleur et d'une durée sans équivalent, dont les effets structurent encore les inégalités contemporaines. Selon un rapport de l'ISS (Institute for Security Studies), ces divergences ne laissent entrevoir que peu de perspectives pour la résolution. Autrement dit, même si le texte est adopté, son application concrète risque d'être bloquée par le manque de volonté politique des États concernés.

"Héritier de la colonisation, le droit international peine à rendre justice".

L'abstention massive des anciennes puissances coloniales n'est pas un détail procédural : elle révèle une vérité structurelle du droit international. Ces États conservent encore une influence majeure sur l'ordre juridique mondial, un système qu'ils ont construit, dans un monde organisé par des hiérarchies entre colonisateurs et colonisés.

La résolution du 25 mars 2026 reconnaît les dommages durables de la traite transatlantique, qui a arraché des millions d'Africains à leurs terres. Ce système a créé une diaspora mondiale et a bouleversé les équilibres démographiques, économiques et sociaux du monde moderne. Mais ses conséquences ne sont pas seulement historiques : elles se manifestent aujourd'hui sous forme de racisme structurel, de relations économiques inégales et de modèles de domination qui perdurent.

Les États-Unis ont justifié leur opposition en disant que le texte “réutilise artificiellement des torts historiques pour redistribuer des ressources contemporaines”  à des personnes ou États ayant un lien trop faible avec les victimes originales. Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en février 2026, le secrétaire d'État Marco Rubio a conseillé aux pays européens d'être “fiers de leur histoire”. Ces mots, jugés problématiques, semblaient présenter le colonialisme comme une contribution positive à l'histoire occidentale. Pour les États africains et caribéens, cette position montre exactement ce qui bloque : la difficulté à accepter une responsabilité historique, et encore moins à la traduire en actions concrètes.

Cette résistance n'est pas un hasard. Elle vient de la genèse du droit international lui-même. Au XIXe siècle, le droit international a adopté une vision eurocentrée de la civilisation, présentée comme universelle. 

La distinction discriminatoire entre civilisations supérieures et inférieures, peuples civilisés et non civilisés, sert notamment à légitimer la non-reconnaissance juridique des peuples colonisés, leur inexistence sur le plan du droit international positif dont ils sont délibérément exclus en tant que sujets de droit.

 Ingrid Rademacher

Cette construction historique n'est pas passée. Elle influence encore les rapports de pouvoir actuels. Les débats sur l'héritage colonial, longtemps réservés aux universitaires, ont maintenant pris une place centrale dans l'espace public. Six décennies après les premières critiques du néocolonialisme par les militants du tiers-monde, les approches décoloniales montrent comment le passé colonial continue de produire des injustices dans presque tous les domaines, en contradiction avec l'universalisme annoncé du droit international.

Même si certains États amorcent un geste, comme la Belgique reconnaissant tardivement ses responsabilités au Congo ou l’Allemagne présentant ses excuses pour le génocide en Namibie, ces initiatives restent isolées et incomplètes, et montrent surtout que la reconnaissance progresse plus vite que la justice, dont le chemin demeure encore long.


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